Varsovie, le 10 septembre,
Le 25 juin, j’ai atterri à Budapest pour couvrir la Marche des fiertés interdite dans la capitale hongroise. Au même moment, je suis devenu contrebandier.
Depuis 2021, une loi interdit la vente de livres abordant des sujets LGBTQIA+ dans le pays. Ils ne peuvent être vendus à moins de 200 mètres des églises, écoles ou crèches, ce qui en pratique rend la chose impossible. Ils doivent également être mis sous blister avec un avertissement « 18+ », comme l’étaient les magazines pornos en kiosque.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le livre Kraina baśni jest dla wszystkich (traduction du livre hongrois Meseország mindenkié, « Tout le monde a droit au pays des contes de fées », en français, ndlr.), publié en Pologne par Krytyka Polityczna, le média pour lequel je travaille, a été interdit en Hongrie. Dans ce livre, il est entre autres question d’un lapin né avec trois oreilles, qui utilise sa différence pour sauver la forêt. Ou encore de Thumbelina, qui, bien que petite, possède une force extraordinaire pour faire face à la vie.
J’ai donc décidé de profiter de ce voyage pour faire passer l’ouvrage en douce. J’ai gardé le livre au fond de mon sac à dos, sous mon appareil photo et mes câbles, comme s’il s’agissait de quelque chose de honteux ou de dangereux. Chaque fois que je passais devant des officiers armés ou que je voyais des chiens policiers renifler autour d’eux, je ressentais une petite montée d’adrénaline, comme s’ils pouvaient d’une manière ou d’une autre sentir que je transportais de la littérature « interdite ». Bien sûr, le vrai risque n’était pas que je finisse en prison, mais que le livre soit confisqué, détruit ou ne parvienne jamais aux personnes qui en avaient le plus besoin.
Les chiens de détection à l’aéroport n’y ont vu que du feu, et le livre a visité Budapest dans mon sac à dos. Il a été ma subversive marchandise pendant cinq jours. Le transporter à travers la ville me semblait à la fois absurde et grave : le conte de fées pour enfants se transformait en objet de contrebande.
Cette semaine-là, les rues de la capitale hongroise étaient pleines de patrouilles de police. La Marche des fiertés interdite avait entraîné une surveillance supplémentaire et les policier·ères arrêtaient des gens au hasard. Aucun des agent·es qui me regardaient avec suspicion, moi, voyageur solitaire avec un sac pour appareil photo, n’avait la moindre idée de ce que je cachais.
L’ouvrage est arrivé à destination : chez nos amis de 444, l’une des dernières rédactions indépendantes de Hongrie et l’un de nos partenaires du réseau Sphera. Dans un récent numéro d’In Vivo (lien disponible à la fin de ce texte, ndlr.), Gábor Kardos, PDG de Magyar Jeti Zrt, la maison d’édition de 444, décrivait les menaces auxquelles sont actuellement confrontés les médias indépendants dans la région. Aujourd’hui, leur avenir est incertain et je t’encourage à les soutenir, toi aussi (tu peux par exemple signer notre pétition de soutien ou faire un don à 444 via les liens à la fin de ce témoignage, ndlr).
Pendant ce temps, à Budapest, malgré cette atmosphère restrictive, la parade interdite a attiré les foules — vrai signe de solidarité européenne, à mes yeux. Malheureusement, à mon retour en Pologne, je me suis retrouvé de nouveau confronté à la réalité d’un pays où, même si l’on peut publier un livre comme Kraina baśni jest dla wszystkich, le mariage pour tous n’existe pas. Le gouvernement libéral qui a battu les populistes de droite en 2023 est incapable de parvenir à un accord sur cette question.
Les familles arc-en-ciel en Pologne sont encore invisibles aux yeux de la loi, elles doivent se défendre seules. Lorsque, avec mon appareil photo, j’ai rendu visite à Miłka, qui élève avec sa compagne Ola deux fils merveilleux, mais très bruyants, elle m’a dit : « Nous le disons toujours clairement : nous sommes ensemble. Nous avons ce modèle familial et aucun autre. Et soit vous l’acceptez, soit vous ne l’acceptez pas. Mais vous devez vous en accommoder, car ça nous convient, c’est notre vie et ça ne vous regarde pas. »
Elle a raison, mais la situation en Pologne n’est toujours pas favorable aux personnes queers. Selon une étude menée par l’université de Varsovie, 98 % des personnes LGBTQIA+ en Pologne ont été victimes d’une forme de microagression en 2019-2020 et 55 % des participant·es ont déclaré avoir parfois des pensées suicidaires. Enfin, près de 70 % des personnes LGBTQIA+ ont été victimes d’au moins un type de comportement violent en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre.
La représentation des minorités, telles que la famille de Miłka et Ola, est extrêmement importante pour faire évoluer les mentalités. Elle montre à chaque enfant que son identité et sa famille peuvent exister dans les histoires, et qu’il ou elle n’est pas seul·e ou « anormal·e ». Ces représentations aident les enfants LGBTQIA+ à grandir en s’acceptant eux-mêmes et en gardant espoir, tout en enseignant à tous les autres enfants — et, espérons-le, à leurs parents — l’empathie et la compréhension de la différence.
Lorsque l’amour, la famille et l’identité apparaissent sous de nombreuses formes, cela réduit les préjugés, le harcèlement et la peur. C’est aussi un levier pour protéger la santé mentale des jeunes qui, sans cela, pourraient se sentir isolé·es. C’est pourquoi, chez Krytyka Polityczna, nous pensons qu’il est essentiel de garantir la diversité dans les titres que nous publions. Et, si nécessaire, de les faire passer clandestinement dans d’autres pays.
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👀Lire le témoignage de Gábor Kardos