Caraglio, le 19 novembre 2025,
Je m’appelle Sergio Berardo, je chante en occitan et joue de la vielle à roue et d’autres instruments traditionnels occitans depuis de nombreuses années. La vielle à roue est un instrument emblématique de nos vallées du nord de l’Italie, l’équivalent de la harpe celtique pour l’Irlande. Mais il y a quelque temps, personne ne voulait plus en entendre parler, car ce n’était pas moderne.
Dans les années 1980, j’ai décidé de me replonger dans cet art. Et j’ai repris les chemins des musicien·nes ambulant·es de nos montagnes, celles et ceux qui, depuis des temps anciens, ont traversé les territoires les plus divers, armé·es uniquement d’un instrument à manivelle. J’ai joué dans nos vallées, dans toute l’Occitanie, j’ai joué en Europe et même au-delà, et partout, j’ai emporté ma vielle à roue avec moi.
En ce moment, je te parle depuis Caraglio, dans les vallées occitanes italiennes, qui forment la bordure orientale de la terre d’Occitanie. C’est un territoire très varié où l’on parle, hélas, de moins en moins la langue occitane. J’appartiens à la génération dont les parents ont décidé que nous devions être quelque chose de différent. Nos parents qui parlaient en dialecte nous ont parlé en italien. On a essayé de couper nos ponts avec le passé.
À un moment, j’ai eu besoin de ces racines, de renouer avec une mémoire. Alors, je me suis reconnecté à celle de ma vallée. Quand j’ai réalisé que cette vallée faisait partie d’une zone linguistique et culturelle qui s’étendait jusqu’aux Pyrénées, jusqu’à la Catalogne, j’ai décidé d’embrasser cette « occitanité ».
À partir de la fin des années 1960, un mouvement politique autonomiste occitan s’est développé ici. Mais il n’a pas trouvé ce qu’il fallait pour soutenir une lutte politique. Tout s’est déplacé vers le domaine de la culture, de la musique, tout en conservant des motivations identitaires.
Quand tu prononces ce mot « identitaire », on te prend pour un membre du Ku Klux Klan. Ce n’est absolument pas le cas, mon identité ne repose pas sur une prétendue suprématie. Le fait même que j’aie choisi de chanter dans une langue locale pour parler de sujets plus importants, et non pour jouer uniquement pour les miens, c’est exactement le contraire de celles et ceux qui veulent construire des murs aux frontières. La musique occitane cherche à démolir ces murs, à transmettre les idées, les émotions, la culture locale d’une part et d’autres des frontières politiques.
La musique occitane peut être politique pour plusieurs raisons, l’une des principales étant que je continue à chanter en occitan, à utiliser une langue que tout le monde croyait morte. Quand je compose une chanson en occitan, si quelqu’un en apprend les paroles, cela signifie qu’à ce moment-là, l’occitan continue de vivre, mais cela doit se produire parce que la chanson est belle, parce que la chanson suscite des émotions. L’occitan conquiert ainsi son droit d’exister.
Quand je débutais, les paroles des chansons étaient liées au chant populaire et au pastoralisme. Ces vieux thèmes sont évidemment beaux, mais ils ne correspondent absolument pas à ce que l’on peut avoir envie de dire aujourd’hui. Avec mon groupe, Lou Dalfin, nous avons donc commencé à interpréter des chansons qui respectaient les schémas de la danse populaire, mais dont le contenu était lié aux ressentis de ceux qui les écrivaient.
Ça ne m’intéresse pas que les gens fassent des choses occitanes par devoir culturel. Une tradition est vraiment morte quand on la défend. Pour la faire vivre, il faut toujours y apporter quelque chose de nouveau. C’est une forme de résistance très importante : refuser un certain type d’homogénéisation sans se poser en victime ni vouloir représenter une sous-culture déviante, simplement en étant ce qu’étaient vos ancêtres, mais dans la société actuelle.
De nos jours, tout le monde parle de la même manière, mange les mêmes choses, s’habille pareil, raisonne et vit à l’identique. Mais ici, nous sommes sur une lisière, une « talvera » — en occitan, ce mot désigne la partie du champ où les bœufs s’arrêtaient, parce qu’ils étaient arrivés au bout, faisaient demi-tour et repartaient. Je pense que le fait qu’il existe encore des talveras, des îles, des limites, des différences, des endroits qui refusent fièrement de se conformer à certains clichés, des lieux où règne la liberté, c’est une richesse pour l’humanité, pas seulement pour l’Occitanie.
Sergio