Vilnius, le 22 octobre 2025,
Mon nom est Aliaksandr Yaroshevich. Je suis journaliste d’investigation, biélorusse et je vis actuellement à Vilnius. J’ai déménagé ici, car il m’était devenu impossible de faire mon travail en Biélorussie. J’ai été contraint de choisir entre la prison et la liberté ailleurs. J’ai choisi la liberté et la possibilité de continuer à travailler.
J’ai fait ce choix, il y a quatre ans. C’était le début de l’été. Les grands journaux du pays avaient déjà été ciblés (à l’époque, la très populaire plateforme d’information TUT.BY et le site de l’un des plus anciens journaux du pays, Nasha Niva, avaient été bloqués, ndlr.) et les autorités commençaient à s’en prendre à d’autres médias de toutes sortes.
Depuis l’hiver 2020-2021, je vivais dans un stress constant, craignant chaque jour que la police vienne m’arrêter. Je me réveillais le matin, regardais l’horloge et pensais : « Oh, il est déjà huit heures, iels viennent généralement t’arrêter tôt le matin. Donc, ce n’est pas pour aujourd’hui, Dieu merci. »
Pendant un temps, je m’étais installé dans la maison de campagne d’un de mes collègues, avec mon téléphone éteint, j’avais même retiré la batterie de ce téléphone afin qu’on ne puisse pas suivre mes déplacements, car on nous avait dit que nous étions également dans le viseur des autorités.
Puis les forces de l’ordre sont venues dans notre studio pendant que nous tournions une émission et ont arrêté les techniciens et les cameramen. Après cela, nous avons fait profil bas.
Donc à l’été 2021, j’avais besoin de me changer les idées. Nous avons décidé de partir en vacances en Ukraine avec ma femme. Et nous sommes allé·es à Odessa début juillet. Un voyage à la mer, avec un sac à dos rempli d’affaires de plage, comme des palmes, etc.
Et une fois à la plage, tout ce que nous avons fait, c’est… checker notre fil d’actualité pour voir lesquel·les de nos collègues avaient été arrêté·es. Une nouvelle vague de répression était en cours en Biélorussie. Ce n’était donc pas des vacances, mais plutôt une sorte de cauchemar. Nous ne pouvions pas nous empêcher d’y penser.
Puis mon patron m’a appelé et m’a dit : « Écoute, tu devrais peut-être aller directement d’Odessa à Vilnius. Ne prends pas de risques. » La rédaction nous a obtenu des billets, et le jour où nous nous sommes envolé·es pour Vilnius, la police a arrêté tou·tes mes collègues, et peu après, iels se sont rendu·es chez moi, chez ma femme, et ont fouillé nos appartements en notre absence.
Si nous avions été en Biélorussie à ce moment-là, si nous avions été là, en train de traverser la frontière, nous aurions été arrêté·es sur le champ. La route est fermée pour nous, du moins jusqu’à ce que la situation s’améliore en dans le pays.
La liberté d’expression en Biélorussie est très limitée. Elle est étouffée. Une quarantaine de mes collègues issu·es de différents médias indépendants sont en prison pour avoir simplement fait leur travail. Et dans les autres médias biélorusses, vous ne trouverez aucune critique à l’égard des autorités, vous ne trouverez aucun article critiquant le gouvernement. Il est actuellement impossible de le faire depuis l’intérieur du pays.
C’est donc ainsi que nous sommes arrivés à Vilnius, avec nos palmes… et nous vivons ici depuis quatre ans maintenant ! « туга па радзіме » (mal du pays en français, ndlr.)… En fait, personnellement, ce sont les gens qui me manquent le plus. Mes proches, mes meilleur·es ami·es, mes sœurs, mes parents, ma belle-mère.
Mais si nous retournons en Biélorussie… nous serons immédiatement arrêté·es à la frontière. Là-bas, je suis recherché au niveau international, du moins en Biélorussie et en Russie. Dans mon pays, le journalisme indépendant est considéré comme de l’extrémisme, quelque chose de dangereux.
Nos activités sont déclarées « indésirables ». Tous les médias pour lesquels j’ai travaillé ces dernières années sont reconnus en Biélorussie comme des groupes extrémistes. Je suis donc quadruplement membre de groupes extrémistes.
Comme je l’ai dit, j’avais le choix : soit aller en prison, soit rester libre et continuer mon travail.J’ai choisi la deuxième option, quitter la Biélorussie, même si cela a été une décision douloureuse, pour vivre dans un autre pays et continuer à dire la vérité aux gens.
Et les gens ont besoin de cette vérité.
Aliaksandr