Paris, le 8 octobre 2025,
J’aide ma fille de 4 ans à enlever ses chaussures et son pantalon. Recroquevillée sous la tente avec elle, je la lave avec des lingettes. Il n’y a pas de douches dans ce centre d’accueil d’urgence, il n’y a que des lavabos pour faire une toilette de chat ou se laver les dents.
— Maman, le dentifrice pique.
— C’est à la fraise, ce n’est pas possible, je lui répète.
On se rattache comme on peut à des choses du quotidien, mais Eva se rend bien compte de la situation. Quand il y a une activité aquarelle, elle dessine une maison et me demande de rentrer chez nous. Nous avons été expulsées de notre logement le 2 mai. Depuis, quand nous sommes au campement de Bagnolet, en banlieue parisienne, ma fille pense que nous sommes en vacances, car nous dormons sous une tente.
6h45, le lendemain, le réveil sonne. Là, je commence ma journée en m’occupant d’Eva. Bien souvent, sa nuit est en pointillé, coupée par les pleurs des nourrissons, qui dorment à côté. Tout presse. Une queue de cheval à faire, un sweat à enfiler, et dans son petit sac à dos, ne pas oublier le pain au lait et la briquette de jus.
On part à l’école maternelle située dans une autre ville. Il y a une heure et demie de trajet. D’abord, le métro ; puis, le RER. Je me rends compte de sa fatigue avec ses pleurs et ses crises. Elle n’en peut plus, elle est épuisée.
Et moi, je ne suis pas sereine. J’appelle tous les jours le 115 — le numéro d’hébergement d’urgence en France. Le constat est le même depuis un mois : il n’y a pas de place. Ou ils ne répondent pas.
Alors, je vais à la rencontre de l’association Utopia 56. Le point de rendez-vous est fixé devant l’Hôtel de Ville de Paris. Iels y recensent les personnes précaires ayant besoin d’un logement pour le soir. J’attends mon tour.
À 20h12, j’apprends que nous passerons la nuit dans un centre d’hébergement, sous une tente, avec de vrais matelas et des couvertures, au chaud. Quel soulagement ! Souvent, quand nous n’obtenons pas de place, nous dormons dehors ou bien dans le hall d’un hôpital pour être en sécurité.
Le plus difficile, c’est d’accepter à 44 ans que c’est un accident de vie. Pendant quatre ans, j’ai donné mon temps aux autres. J’ai aidé, à domicile et en maison de retraite, des personnes en situation de handicap ou âgées. À force de répéter ces gestes du quotidien, lourds ou non, j’ai eu une tendinite — ce qui m’a contrainte à m’arrêter. Tout a été très vite : le chômage, la séparation avec le père de la petite, l’incapacité à payer mon loyer… Le bailleur a mis en place un échéancier, puis a lancé une procédure d’expulsion. Le choc a été si fort que j’ai fini aux urgences, sous perfusion. Je me suis retrouvée dans un autre monde, où je ne peux pas offrir à ma fille une stabilité.
Il y a seize semaines, j’ai appris une bonne nouvelle : je vais obtenir un logement dans la commune de La Queue-en-Brie, dans le Val-de-Marne, à une heure de Paris en transport en commun. Eva va changer d’école dès que j’aurai les clés, sûrement début octobre. Je ne réalise pas encore, je suis rassurée.