Marseille, le 24 septembre,
À l’été 2023, j’ai embarqué pour la première fois sur l’Ocean Viking, le bateau de sauvetage d’SOS Méditerranée (qui vient en secours aux personnes qui tentent de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe, ndlr). Je partais en mission pour six semaines. Cette première mission reste la plus marquante à laquelle j’ai participé.
Le bateau est parti de Civitavecchia, en Italie, avec un équipage composé de 34 personnes. Après une semaine d’entraînement en mer, nous avons commencé à patrouiller dans les eaux internationales, au large de la Libye. Dès le lendemain, il y avait une embarcation à secourir.
Pendant les entraînements, on se prépare aux pires scénarios. Donc, je ne savais pas ce qui m’attendait, dans quel état seraient les personnes à qui on porterait secours. Est-ce qu’il y aurait des morts à bord ? Des personnes avec des plaies causées par l’eau salée et l’essence ? Des femmes enceintes ? Cette incertitude faisait monter l’adrénaline.
Il y a aussi toujours une part de peur liée aux gardes-côtes libyens, qui sont de plus en plus violents. Ils viennent tourner autour du bateau, gueulent à la radio, nous intimident parfois avec des tirs de sommation.
Mais au final, rien ne se passe mal durant ce premier sauvetage. C’était en pleine journée. Il y avait 30 ou 40 hommes et femmes sur un bateau. Pas de personne en détresse physique, pas de cas médicaux. Et tout le monde monte sur l’Ocean Viking de façon assez facile. Puis on prend la direction du port qui nous avait été attribué par les autorités italiennes, Lampedusa. (Depuis le 1er janvier 2023, dès qu’SOS Méditerranée fait un sauvetage, iels doivent prévenir les autorités italiennes qui leur attribuent un « port sûr », vers lequel iels doivent immédiatement se mettre en route pour désembarquer les personnes secourues, ndlr.)
Dans la nuit qui suit arrive une alerte d’un bateau en détresse. À l’aube, on est donc de nouveau sur notre canot de sauvetage. Il est 5h, dans les premières lumières du jour, on aperçoit l’embarcation. On avait rarement vu ça : un bateau avec des pièces en métal soudées de manière très grossière. On les surnomme les « cercueils flottants ». Si le bateau penche un peu d’un côté, il se renverse et il coule directement, en emportant tout le monde vers le fond.
Je sentais mes collègues sur le canot très tendu·es. Les gens ne se rendaient pas compte que le bateau était sur le point de chavirer. J’avais peur que tout bascule. Jusqu’à ce que je comprenne l’expertise de mes coéquipier·ères qui leur disaient un·e à un·e « lève-toi », « assied-toi là », les guidant tous et toutes hors du bateau. Soulagement immense.
Sauf que juste après ce sauvetage et pendant 48 heures, des bateaux du même type apparaissaient les uns après les autres à l’horizon, en continu. On a complètement perdu la notion du temps. Il faisait très chaud, plus de 40 degrés. C’était ingérable. On a enchaîné quinze sauvetages pendant deux jours et deux nuits. On a fini avec 623 personnes à bord — la limite étant de 417. On est capables de répondre à ça, mais c’était une vraie situation de crise.
Après cette mission exceptionnelle, j’ai participé à cinq autres missions avec une moyenne de cinq sauvetages par mission. Mais là, je ne sais pas quand je repartirai. Personne ne peut repartir sur l’Ocean Viking depuis l’attaque du 24 aout.
Ce jour-là, alors que j’étais de repos, je vois arriver des notifications sur mon téléphone. Ma collègue Lucille, à bord de l’Ocean Viking, envoie un premier message : « The Libyans are shooting at us! » , puis 15 secondes plus tard : « Its madness! » et « On est dans la citadelle. » Quand on va dans la citadelle, c’est que l’heure est grave. La citadelle, c’est la chambre forte du bateau. Iels avaient peur que les gardes-côtes libyens montent dans le bateau. Un peu plus tard, on a reçu un message disant « ils sont partis », puis des photos des impacts de balles. Iels sont passé·es à côté de la mort.
Tout ça s’est passé il y a un mois et depuis, je suis très en colère. Il y a eu très peu de réponses de l’Europe, alors que les gardes-côtes libyens sont financés directement par l’Union européenne, que le bateau duquel ils ont tiré sur nos collègues est un bateau de patrouille offert par l’Italie, qu’en juillet 2023, ils avaient déjà fait des tirs de sommation pendant une opération de sauvetage. Notre ONG existe car l’Europe ne prend pas ses responsabilités en matière de coordination des sauvetages à ses frontières. Et lorsqu’une mission non-gouvernementale s’organise et que des civil·es, citoyen·nes européen·es, se font attaquer dans les eaux internationales, aucun État ne réagit.
Cette indifférence me révolte. Ça me révolte et ça me fait peur. La prochaine fois, on ne sait pas à quelle sauce on sera mangé·es. Nous sommes passés du statut d’humanitaires en mer, à celui d’humanitaires qui mettent leur vie en péril à chaque mission. Pour la sécurité de l’équipage et des personnes secourues, on doit se poser la question des risques et de qui est désormais prêt·es à les prendre.
Notre bateau, lui, a reçu plus d’une centaine de balles. Il ne pourra pas reprendre la mer avant au moins deux mois. Deux mois, ça fait beaucoup de gens qu’on ne sauvera pas. Des gens qui vont soit se faire chopper par les gardes-côtes libyens, soit disparaître en mer, soit arriver sur l’autre rive par leur propre moyens — mais il n’y en a pas beaucoup qui y parviennent.