Epano Elounda, le 27 août,
Je suis née à Thessalonique et j’y vis la majeure partie de l’année. Mais à l’instant où j’ai mis les pieds à Epano Elounda, un petit village de Crète, mon cœur s’y est installé. Et c’est désormais ma deuxième maison.
Je me soucie d’Epano Elounda. Quand que j’y suis — plusieurs mois par an —, j’ai envie de participer aux initiatives qui améliorent la vie du village. Cette année, j’ai proposé une idée : collecter de l’argent pour deux balançoires conçues pour les enfants en situation de handicap.
Quand j’en ai parlé à mes ami·es d’Epano Elounda, iels étaient enchanté·es. Iels m’ont accordé un soutien sans réserve.
L’idée de ces balançoires m’a été inspirée par une expérience personnelle. La fille de ma meilleure amie à Thessalonique était atteinte d’un grave handicap. Elle ne pouvait pas faire la plupart des choses que les enfants peuvent faire. Sa maladie a été un enfer, et l’État grec n’a fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Elle s’est éteinte à 23 ans, sans n’avoir jamais connu le plaisir simple de se balancer.
En Grèce, quasiment aucune disposition n’est prise pour les personnes avec des besoins particuliers. Les infrastructures adaptées sont presque inexistantes. Souvent, ces personnes ne peuvent même pas se déplacer. Comment le pourraient-elles quand, par exemple, les trottoirs ne sont pas équipés de rampes d’accès ? Ou quand ils sont si peu entretenus qu’ils représentent déjà un danger pour des piéton·es valides ?
Pour les enfants en situation de handicap, la réalité est encore plus difficile. Leur droit à jouer est rarement respecté. Les aires de jeux publiques ne sont pas adaptées. Il y en a seulement une poignée, conçues uniquement pour ces enfants, ce qui ne fait que cimenter leur exclusion sociale.
Un ami ingénieur et moi avons fait des recherches approfondies pour trouver les meilleures balançoires du marché. Elles doivent être construites selon des standards spécifiques. Elles sont spacieuses et équipées de sangles de sécurité qui éliment le risque de chute, même pour des enfants avec de forts handicaps. Notre choix s’est finalement porté sur un modèle rouge.
Le coût n’était pas négligeable — 2500 euros — mais nous avons rassemblé les fonds grâce à la contribution de résident·es et ami·es di village. Certain·es pouvaient donner beaucoup ; d’autres donnaient le peu qu’iels avaient. Ce n’était pas de la charité, c’était de la justice. Ces balançoires ne devraient pas être du luxe, il devrait y en avoir partout !
Nous n’avons pas reçu de soutien de la part des autorités locales, mais nous étions déterminé·es. Rien ne pouvait nous arrêter. Et nous sommes parvenu·es à acheter les balançoires par nous-mêmes.
Nous avons décidé de les installer dans une petite clairière où se trouvait autrefois une aire de jeux, désormais abandonnée. Nous avons débroussaillé, ramassé les détritus, nivelé le sol et taillé et ravivé le vieil olivier magnifique qui se trouve au centre. Nous avons réparé la clôture et l’avons repeinte avec des couleurs gaies.
Puis les balançoires sont arrivées et nous avons fait une grande fête en leur honneur ! Nous avons organisé des activités pour les enfants, invités des conférenciers qui connaissent bien le handicap. Un couple qui tient une taverne s’est porté volontaire pour fournir la nourriture pendant leur jour off et d’autres bénévoles ont apporté des plats faits maison. Et bien évidemment, il y avait de la musique et de la danse avec des musicien·nes d’Epano Elounda !
La première fois que Maria, une petite fille du village, âgé de 12 ans et en situation de handicap, s’est assise sur la belle balançoire rouge, c’était profondément émouvant. Sa joie de pouvoir enfin se balancer seule était indescriptible. Elle ne s’arrêtait pas de rire. Et le son de ce rire apaisait le cœur de sa mère, qui l’avait toujours vue marginalisée.
À partir de ce jour, c’est comme si le cœur du village s’était remis à battre. Tous les enfants, en situation de handicap ou pas, jouent maintenant ensemble. Après tout, les enfants trouvent toujours un moyen de s’amuser si nous, adultes, créons les conditions adéquates.
Les parents de Maria et ses grands-parents l’amènent désormais régulièrement à l’aire de jeux. Iels peuvent enfin se détendre, assis sur les bancs, siroter leur café et se lier d’amitié avec les autres parents, tout en la sachant en sécurité et intégrée.
C’est marrant comme les autorités qui nous avaient préalablement ignoré·es semblent aujourd’hui avoir changé d’avis. Iels ont récemment annoncé une proposition d’équiper chaque aire de la municipalité d’Agio Nikolaos — à laquelle appartient Epano Elounda — d’au moins un jeu adapté, d’ici septembre.
Je suis tellement heureuse. Si cette promesse est tenue, cela signifiera qu’un petit groupe de personnes ont réussi à faire évoluer les mentalités en matière d’inclusion en Crète, et peut-être partout en Grèce ! Je regrette seulement que la fille de mon amie n’ait pas pu profiter d’une balançoire comme celle-ci.