Bruxelles, le 30 juillet,
Je ne suis pas une activiste. Je manifeste parfois, mais je n’ai jamais rien fait d’illégal pour défendre mes idées. Quand mon amie Lara m’a parlé du Global Movement to Gaza et de la marche vers Gaza, je me suis simplement dit que ça pourrait vraiment faire changer les choses.
Le but de cette marche n’était pas d’entrer dans Gaza — c’est impossible, mais de marcher jusqu’à Rafah en passant par le Sinaï et d’y faire un sit-in, un rassemblement de corps du monde entier pour dire à Israël : ce que vous faites est absolument immoral. Nous aurions été les premiers, puis d’autres groupes seraient arrivés, auraient pris la relève et il y aurait eu cette protestation constante juste en face de Gaza. Il fallait que j’y participe.
Un mois plus tard, j’étais donc à l’aéroport, seule avec ma petite valise à roulettes. Ça faisait partie de la stratégie. Chacun·e devait voyager de son côté pour ne pas éveiller les soupçons.
Je m’étais apprêtée pour le voyage. J’avais mis tous mes bijoux et des chaussures fancy avec un petit talon. On aurait dit que je travaillais pour une ambassade ! Je n’avais pas l’air de quelqu’un qui allait marcher dans le désert.
J’étais très nerveuse. Les trois jours précédents, j’étais restée chez moi. Je n’avais dit à personne ce que j’allais faire, car je ne voulais pas qu’on essaie de m’en dissuader. L’ambassade de Belgique m’avait dit que s’il m’arrivait quelque chose, iels ne pourraient rien pour moi, car j’enfreignais la loi. La délégation belge, car il y avait une délégation pour chaque pays participant à la marche, nous avait fait signer une charte stipulant que nous nous engagions dans une action non violente, mais les autorités égyptiennes n’avaient pas donné leur accord pour la marche et les rassemblements sont interdits dans le pays.
Avant de prendre l’avion, on nous avait conseillé de supprimer Instagram, WhatsApp, Signal, etc., de nos téléphones pour qu’on ne puisse pas y accéder en cas d’arrestation. Personne ne m’a contrôlée à la douane. Une femme blanche, avec une valise à roulettes… je devais vraiment ressembler à une touriste. Pour moi, c’était surtout un de ces moments où on est directement confrontée à ses propres privilèges en tant que femme blanche d’Europe occidentale.
Le lendemain, comme indiqué par les organisateur·ices sur Signal, avec Lara, retrouvée la veille à l’hôtel, et Nazir, rencontré pendant le voyage, nous avons pris un taxi pour Ismaïlia — une localité plus proche du Sinaï. Il n’y a pas beaucoup de routes qui mènent au Sinaï, et ces routes sont parsemées de nombreux checkpoints. Pendant le trajet, nous recevions sans cesse des messages disant que les autorités arrêtaient et bloquaient les gens aux checkpoints.
Nous avons passé le premier checkpoint assez facilement. Notre chauffeur était convaincu que nous n’étions que des touristes — nous avions réservé des chambres dans un hôtel avec piscine et nous étions arrêtés chez Décathlon pour acheter des jeux gonflables.
Quand nous sommes arrivé·es au deuxième checkpoint, c’était le chaos. Il y avait beaucoup de voitures à l’arrêt avec d’autres participant·es à la marche. Presque immédiatement, un agent de police s’est approché de nous et nous a pris nos passeports en nous lançant sur un ton ironique : « Welcome to Egypt ! » Ses collègues et lui étaient furieux et frustrés. À côté de ça, des gens agitaient des drapeaux palestiniens et chantaient : « Free free Palestine! » C’était beau et puissant.
Trois heures plus tard, les policiers ont rendu tous les passeports après les avoir photographiés. Deux choix s’offraient alors à nous : retourner au Caire ou rester. Lara et moi n’avions presque plus de nourriture et seulement une demi-bouteille d’eau. Rationnellement, ça n’avait pas de sens, mais il fallait qu’on reste. À ce moment-là, on pensait que tout était encore possible. Avec nous, il y avait un millier de participant·es d’autre pays. Ensemble, on a décidé qu’au lieu d’aller à Ismaïlia, on pouvait marcher de checkpoint en checkpoint. C’était ça notre nouveau plan.
Puis d’autres messages sont arrivés. « L’armée est en train de ‘cleaner’ le quatrième checkpoint. » « Iels se dirigent maintenant vers le troisième checkpoint. » « L’armée sera au deuxième checkpoint dans une heure ou deux. »
Et l’armée est arrivée et nous a donné un ultimatum : si vous ne partez pas dans quinze minutes, on vous délogera par la force. Là, j’ai commencé à avoir peur. Au sein des différentes délégations, il y avait celles et ceux qui voulaient partir pour garantir la non-violence, et celles et ceux qui voulaient rester. Il y avait aussi des Palestinien·nes qui désiraient absolument atteindre Rafah. C’était très émouvant.
Puis la violence s’est déchainée. Des personnes qui s’étaient jointes à la foule et avaient probablement été payées par l’armée ont commencé à frapper des gens qui s’étaient assis par terre et à leur jeter des bouteilles en verre. Comme nous redoutions d’être arrêté·es et mis·es dans un avion, Lara, Nazir et moi sommes rentré·es au Caire.
Retour à la case départ avec l’impression d’avoir trahi la cause. Et en même temps, on se disait qu’on pourrait retenter le lendemain.
Mais le jour suivant, la guerre avec l’Iran a éclaté. Et là, c’est devenu très clair : les autorités égyptiennes, qui avaient reçu des pression de la part du gouvernement israelien pour nous bloquer, n’approuveraient jamais cette marche et n’auraient plus de patience pour nous. Avec la délégation belge, nous avons décidé de faire profil bas jusqu’à notre départ et de poster des photos de nous avec des drapeaux ou insignes palestiniens à côté de monuments ou de musées. Des petits actes de rébellion.
Une semaine plus tard, dans le taxi qui me ramenait chez moi, j’ai beaucoup pleuré. Je savais que je n’aurais rien pu faire d’autre là-bas, mais j’avais l’impression de n’avoir servi à rien, d’avoir quitté un territoire qui a besoin d’aide et se retrouve complètement isolé.
Aujourd’hui, on ne peut pas contacter les Gazaoui·es par la terre ou la mer, mais on peut agir — avec Lara, on travaille par exemple sur une ligne de t-shirts pour collecter des fonds pour la Palestine. Surtout, en tant qu’Européen·nes, c’est primordial de faire pression sur nos gouvernant·es pour qu’au moins iels reconnaissent qu’il y a un génocide en cours. Et donc qu’iels sortent de leur inaction pour l’arrêter. Agir contre la faim, contre le blocus, contre le silence.