N°70 — 200 resistance fighters on eBay

March 28, 2026

Kaisariani, 18th March 2026, 

It was Saturday night, 14th February 2026, when I came across some images on Facebook that struck me in a very visceral way; they were said to depict one of the bleakest episodes of the Nazi occupation in Greece, the execution of 200 “antistasiakoi (resistance fighters in Greek, ed.) on May Day 1944, at the Kaisariani firing range. This is the neighbourhood where I grew up, scarcely 100 metres from the apartment where I live today.

In eight gripping photographs you can see the group of men walking courageously, with their heads up and a stark clarity in their gaze, to their execution. They can’t be real, was my first thought. After eighty-two years? Surely it was a forgery. But soon historians were reposting the images on social media, noting that German soldiers frequently photographed their own atrocities and that such pictures have only begun to reappear in recent years, often through international auctions. The pictures had indeed recently surfaced on eBay, listed by a Belgian seller. Their authenticity would later be verified by specialists from Greece’s Culture Ministry, which finally acquired them.

For us in Kaisariani, the execution of the 200 is not just another historical event. It’s a collective memory, a crimson wound beneath the open shirt of our neighbourhood, which set the rhythm of his heartbeat.

Most of those executed were communists, political prisoners from Greece’s dictatorship. Dictator Metaxas (in power from 1936 to 1941, ed.) had handed them over to the occupation forces. The prevailing account holds that these men were executed in retaliation for the killing of a German general by the Greek Resistance several days earlier in the Peloponnese. But the late Manolis Glezos (a legendary resistance fighter who, among other things, took down the Nazi flag hoisted on the Acropolis in May 1941, ed.) argued that the execution was motivated by a broader desire for revenge—by that point, the Germans already knew they had lost the war—and they chose Kaisariani, a stronghold of resistance, to satiate it, selecting May Day for symbolic effect.

However right up until the fall of Greece’s military dictatorship in 1974, successive right-wing governments had suppressed the history of the left-led wartime resistance. In Kaisariani we grew up listening to the first hand accounts of those who had lived through that period. These stories quietly nourished our sense of human dignity long before we really understood what that meant, or saw those principles codified in international charters.

We grew up hearing about the execution until the war generation mostly passed away. We were told that the condemned men sang loudly as they were driven to the shooting range, that they tossed notes from the trucks hoping that somehow they would reach their loved ones, and that standing before the firing squad, they raised their fists in defiance. We were also told about a woman who watched the bloodshed from her balcony and subsequently lost her mind.

Yet, the story that marked me most was my grandmother’s. Until the day she died she spoke of how, afterwards, the Germans piled the bodies onto trucks and carried them away —and as the convoy passed, “blood flowed like a river, through the streets, and I ran after it, hiding so they wouldn’t see me.” She was very young then. Women scattered flowers over this bloody river as if in a litany. Every single time my grandmother told the story, she broke down in sobs —though they say time softens the pain. Such horror becomes bodily memory, our very breath.

Listening to these tales, we had drawn these men in our imaginations like giants walking into the light. And now, suddenly, on a random Saturday night, we saw their real faces at that very sacred moment as they were walking towards their sacrifice, upright, proud, well-groomed as if they were going to a feast; then standing with heads held high and fists raised before the firing squad.

With these photographs the myth became reality, they corresponded perfectly. The unflinching gazes and postures of the victims effectively turned the occupier’s camera against him, undermining the perspective he had intended to impose. Resistance is what makes these photos unique.

It’s an extraordinary coincidence that the “Kaisariani’s 200” chose this very moment in history to look us straight in the eye: precisely when the Geneva Convention and all international treaties humanity invented after the Second World War to prevent new atrocities, are collapsing; precisely when fascism is becoming a pandemic, and normalised worldwide. It is at this critical hour that the “Kaisariani’s 200” have chosen to talk to us, and they ask one question: “Will you vindicate our memory? Will YOU rise against fascism?”

Despina    

N°70 — Quand le passé de la Grèce resurgit sur eBay

March 28, 2026

Alors que la Grèce a été occupée par les nazis pendant plus de trois ans, peu d’archives visuelles témoignant de cette époque sont disponibles. Mais récemment, une série de photos illustrant l’un des plus gros actes de répression de la résistance du pays – l’exécution de 200 partisans par l’armée allemande – a refait surface sur eBay, provoquant un émoi national. Despina vit à quelques mètres du lieu du massacre et a grandi avec la mémoire de ces résistants. Elle peut désormais confronter le mythe à la réalité et mettre des visages sur la notion de courage qu’on lui a inculquée petite.

Kaisariani, le 1er avril 2026,

Il y a un mois, le samedi 14 février au soir, sur Facebook, je suis tombée sur des images qui m’ont profondément bouleversée. La légende disait qu’elles représentaient l’un des épisodes les plus sombres de l’occupation nazie en Grèce, l’exécution de 200 « antistasiakoi » (résistants en grec, ndlr.) le 1er mai 1944 au champ de tir de Kaisariani. Kaisariani, c’est le quartier où j’ai grandi ; le champ se trouve à peine à 100 mètres de l’appartement où je vis aujourd’hui.

Sur huit photographies saisissantes, on peut voir un groupe d’hommes, la tête haute et une lucidité implacable dans le regard, marcher courageusement vers leur exécution. Au début, je n’en croyais pas mes yeux. Quatre-vingt-deux ans après les faits ? C’était sûrement un faux. Mais très vite, des historiens ont republié ces images sur les réseaux sociaux, soulignant que les soldats allemands photographiaient souvent leurs propres atrocités et que des photos semblables avaient commencé à réapparaître ces dernières années, souvent lors de ventes aux enchères internationales. Les clichés en question ont en effet récemment fait surface sur eBay, par l’intermédiaire d’un vendeur belge. Leur authenticité a finalement été vérifiée par des spécialistes du ministère grec de la Culture, qui les a ensuite acquises.

Pour nous, à Kaisariani, l’exécution des 200 antistasiakoi n’est pas simplement un événement historique de plus. C’est une expérience collective immersive, une plaie sanglante sous la chemise ouverte de notre quartier, qui a donné le rythme aux battements de son cœur.

La plupart des exécutés étaient des communistes, des prisonniers politiques de la dictature grecque. Le dictateur Metaxas (au pouvoir de 1936 à 1941, ndlr) les avait auparavant livrés aux forces d’occupation. Selon la version dominante, ces hommes ont été exécutés en représailles à l’assassinat d’un général allemand par la Résistance grecque quelques jours plus tôt dans le Péloponnèse. Mais pour l’illustre résistant grec Manolis Glezos (l’homme qui a entre autres décroché le drapeau nazi hissé sur l’Acropole en mai 1941, ndlr.), l’exécution était motivée par un désir de vengeance plus général. À ce moment-là, les Allemands savaient déjà qu’ils avaient perdu la guerre. Ils ont choisi Kaisariani, un bastion de la résistance, comme lieu d’exécution, et la date du 1er mai pour maximiser l’impact symbolique de cet acte.

Même si, jusqu’à la chute de la dictature militaire en Grèce en 1974, les gouvernements de droite successifs ont occulté l’histoire de la résistance menée par la gauche pendant la guerre, à Kaisariani, nous avons grandi en écoutant les témoignages de ceux qui avaient vécu cette époque. Ces récits ont discrètement nourri notre sens de la dignité humaine bien avant que nous soyons en âge de comprendre ce concept ou que nous voyions ces principes codifiés dans des chartes internationales.

Nous avons été élevé·es en écoutant les récits de l’exécution jusqu’à ce que la génération de la guerre disparaisse presque entièrement. On nous a raconté les mots que les condamnés jetaient depuis les camions qui les emmenaient au champ de tir, dans l’espoir que ces bouts de papier parviennent d’une manière ou d’une autre à leurs proches. On nous a raconté que les 200 chantaient à tue-tête tandis que les camions les emmenaient vers la mort, et que, debout devant le peloton d’exécution, ils levaient le poing en signe de défi. On nous a parlé d’une femme qui a assisté au carnage depuis son balcon et qui a perdu la raison.

Pourtant, l’histoire qui m’a le plus marquée est celle de ma grand-mère. Jusqu’au jour de sa mort, elle racontait comment les Allemands avaient ensuite entassé les corps dans des camions pour les emporter – et alors que le convoi passait, « le sang coulait comme une rivière, il coulait dans les rues, et je courais derrière, en me cachant pour qu’ils ne me voient pas ». Elle était alors très jeune. Des femmes jetaient des fleurs sur cette rivière de sang, comme dans une litanie. On dit que le temps atténue la douleur, mais chaque fois que ma grand-mère racontait cette histoire, elle fondait en larmes. Une telle horreur marque la mémoire de nos corps, de nos souffles, même.

En écoutant ces récits, nous avions imaginé ces hommes comme des géants marchant vers la lumière. Et voilà que soudain, un samedi soir comme les autres, nous avons vu leurs vrais visages alors qu’ils se dirigeaient vers leur sacrifice, la tête haute, fiers, bien habillés comme s’ils se rendaient à un festin ; puis se tenant debout, la tête haute et les poings levés, face au peloton d’exécution.

Sur ces photographies, le mythe embrasse la réalité : elles correspondent parfaitement aux innombrables récits que nous avons écoutés. Le regard et la posture inébranlables des victimes ont en effet retourné l’appareil photo de l’occupant contre lui. Ces clichés sont uniques, car il sont la résistance en images.

C’est une coïncidence extraordinaire que les « 200 de Kaisariani » aient choisi ce moment précis de l’histoire pour ressurgir et nous regarder droit dans les yeux : précisément au moment où la Convention de Genève et tous les traités internationaux que l’humanité a inventés après la Seconde Guerre mondiale pour empêcher de nouvelles atrocités s’effondrent ; précisément au moment où le fascisme devient une pandémie et se normalise dans le monde entier. C’est à cette heure critique que les 200 antistasiakoi ont choisi de s’adresser à nous pour nous poser une question : « Vas-tu défendre notre mémoire ? Vas-tu, toi aussi, te dresser contre le fascisme ? »

Despina   

N°70 — I 200 volti del coraggio

March 28, 2026

Sebbene la Grecia sia rimasta sotto l’occupazione nazista per oltre tre anni, sono poche le testimonianze visive che testimoniano quel periodo. Recentemente, però, una serie di foto che documentano uno dei più gravi atti di repressione contro la resistenza nel Paese – l’esecuzione di 200 partigiani da parte dell’esercito tedesco – è riapparsa su eBay, suscitando scalpore a livello nazionale. Despina vive a pochi metri dal luogo del massacro mostrato in quelle foto, ed è cresciuta con il ricordo di quella resistenza. Ora può confrontare il mito con la realtà e dare un volto a quel concetto di coraggio che le hanno raccontato da piccola.

 

Kaisariani, le 1er avril 2026,

Il y a un mois, le samedi 14 février au soir, sur Facebook, je suis tombée sur des images qui m’ont profondément bouleversée. La légende disait qu’elles représentaient l’un des épisodes les plus sombres de l’occupation nazie en Grèce, l’exécution de 200 « antistasiakoi » (résistants en grec, ndlr.) le 1er mai 1944 au champ de tir de Kaisariani. Kaisariani, c’est le quartier où j’ai grandi ; le champ se trouve à peine à 100 mètres de l’appartement où je vis aujourd’hui.

Sur huit photographies saisissantes, on peut voir un groupe d’hommes, la tête haute et une lucidité implacable dans le regard, marcher courageusement vers leur exécution. Au début, je n’en croyais pas mes yeux. Quatre-vingt-deux ans après les faits ? C’était sûrement un faux. Mais très vite, des historiens ont republié ces images sur les réseaux sociaux, soulignant que les soldats allemands photographiaient souvent leurs propres atrocités et que des photos semblables avaient commencé à réapparaître ces dernières années, souvent lors de ventes aux enchères internationales. Les clichés en question ont en effet récemment fait surface sur eBay, par l’intermédiaire d’un vendeur belge. Leur authenticité a finalement été vérifiée par des spécialistes du ministère grec de la Culture, qui les a ensuite acquises.

Pour nous, à Kaisariani, l’exécution des 200 antistasiakoi n’est pas simplement un événement historique de plus. C’est une expérience collective immersive, une plaie sanglante sous la chemise ouverte de notre quartier, qui a donné le rythme aux battements de son cœur.

La plupart des exécutés étaient des communistes, des prisonniers politiques de la dictature grecque. Le dictateur Metaxas (au pouvoir de 1936 à 1941, ndlr) les avait auparavant livrés aux forces d’occupation. Selon la version dominante, ces hommes ont été exécutés en représailles à l’assassinat d’un général allemand par la Résistance grecque quelques jours plus tôt dans le Péloponnèse. Mais pour l’illustre résistant grec Manolis Glezos (l’homme qui a entre autres décroché le drapeau nazi hissé sur l’Acropole en mai 1941, ndlr.), l’exécution était motivée par un désir de vengeance plus général. À ce moment-là, les Allemands savaient déjà qu’ils avaient perdu la guerre. Ils ont choisi Kaisariani, un bastion de la résistance, comme lieu d’exécution, et la date du 1er mai pour maximiser l’impact symbolique de cet acte.

Même si, jusqu’à la chute de la dictature militaire en Grèce en 1974, les gouvernements de droite successifs ont occulté l’histoire de la résistance menée par la gauche pendant la guerre, à Kaisariani, nous avons grandi en écoutant les témoignages de ceux qui avaient vécu cette époque. Ces récits ont discrètement nourri notre sens de la dignité humaine bien avant que nous soyons en âge de comprendre ce concept ou que nous voyions ces principes codifiés dans des chartes internationales.

Nous avons été élevé·es en écoutant les récits de l’exécution jusqu’à ce que la génération de la guerre disparaisse presque entièrement. On nous a raconté les mots que les condamnés jetaient depuis les camions qui les emmenaient au champ de tir, dans l’espoir que ces bouts de papier parviennent d’une manière ou d’une autre à leurs proches. On nous a raconté que les 200 chantaient à tue-tête tandis que les camions les emmenaient vers la mort, et que, debout devant le peloton d’exécution, ils levaient le poing en signe de défi. On nous a parlé d’une femme qui a assisté au carnage depuis son balcon et qui a perdu la raison.

Pourtant, l’histoire qui m’a le plus marquée est celle de ma grand-mère. Jusqu’au jour de sa mort, elle racontait comment les Allemands avaient ensuite entassé les corps dans des camions pour les emporter – et alors que le convoi passait, « le sang coulait comme une rivière, il coulait dans les rues, et je courais derrière, en me cachant pour qu’ils ne me voient pas ». Elle était alors très jeune. Des femmes jetaient des fleurs sur cette rivière de sang, comme dans une litanie. On dit que le temps atténue la douleur, mais chaque fois que ma grand-mère racontait cette histoire, elle fondait en larmes. Une telle horreur marque la mémoire de nos corps, de nos souffles, même.

En écoutant ces récits, nous avions imaginé ces hommes comme des géants marchant vers la lumière. Et voilà que soudain, un samedi soir comme les autres, nous avons vu leurs vrais visages alors qu’ils se dirigeaient vers leur sacrifice, la tête haute, fiers, bien habillés comme s’ils se rendaient à un festin ; puis se tenant debout, la tête haute et les poings levés, face au peloton d’exécution.

Sur ces photographies, le mythe embrasse la réalité : elles correspondent parfaitement aux innombrables récits que nous avons écoutés. Le regard et la posture inébranlables des victimes ont en effet retourné l’appareil photo de l’occupant contre lui. Ces clichés sont uniques, car il sont la résistance en images.

C’est une coïncidence extraordinaire que les « 200 de Kaisariani » aient choisi ce moment précis de l’histoire pour ressurgir et nous regarder droit dans les yeux : précisément au moment où la Convention de Genève et tous les traités internationaux que l’humanité a inventés après la Seconde Guerre mondiale pour empêcher de nouvelles atrocités s’effondrent ; précisément au moment où le fascisme devient une pandémie et se normalise dans le monde entier. C’est à cette heure critique que les 200 antistasiakoi ont choisi de s’adresser à nous pour nous poser une question : « Vas-tu défendre notre mémoire ? Vas-tu, toi aussi, te dresser contre le fascisme ? »

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